Operation CORONA – On s’est échappé du Maroc

Récit de la remontée du Commodore Hostel d’Agadir jusqu’à Brest. L’odyssée démarre à la prise de conscience de la crise en Europe causée par le COVID-19 jusqu’à l’arrivée du bus à Brest embarquant au passage 3 surfeurs en plus des 2 clients fraichement arrivés pour un surf trip au Maroc.

– Lecture 15 min –

INTRODUCTION

 

Ça n’aura échappé à personne, nous vivons des temps troublés. Ce qui apparaissait début Février comme une lointaine menace est peu à peu devenu une réalité aux répercutions factuelles : l’Europe s’est confinée. Du perchoir Marocain où je me trouvais, j’ai plié bagage pour rejoindre mes attaches bretonnes. Non sans douleurs. Non sans stress. Non sans aventure aussi.

Je vous propose le récit des six jours incroyables qui ont reconduit le Commodore Hostel du Maroc à la France dans la sueur et dans le cambouis.

LE SURF TRIP

 

Quand les hôtes arrivent et que la crise causée par le COVID-19 commence immédiatement.

Normalement les surfs trips de 7 jours débutent et s’achèvent le samedi afin de permettre aux clients de partir en vacances sans poser un jour de congés le vendredi précédent. Pour la première fois je me plante et lance la semaine le vendredi 13 pour finir le 20 Mars. Sans superstition aucune, cette erreur m’a peut-être été salutaire car la situation s’apprêtait à évoluer vite, pas dans le bon sens et sans ça je me serais sûrement retrouvé seul.

Les jours d’avant le surf trip, je suis en solo, et je me suis garé sur la falaise chevauchant Killer Point, pas loin de Taghazout. C’est une sorte de piton rocheux à cheval entre le désert et l’Atlantique. Les conditions de surf sont incroyables avec 2 mètres à la série. Alors que je suis sur le toit du bus pour apprécier les vagues, deux italiens m’accostent et finissent par visiter le Commodore. On discute rapidement, ils sont étudiants, coincés au Maroc et développe dans un anglais teinté d’un accent piémont :

De toutes manières les universités sont fermées et tous les vols vers l’Italie sont annulés.

Premier indice mais ça fait pas encore tilt. Ils sont coincés pour le meilleur, le surf est bon, le soleil haut dépose un or encore doux sur le sable du désert.

The bus chevauchant le spot de Killer Point, la veille du surf trip.

Killer Point : la vague

Vendredi 13.03

 

Vincent et Vini sont mes deux clients pour cette semaine. Un couple a annulé un peu plus tôt faute d’avoir obtenus leurs congés. Vincent et moi sommes amis depuis l’enfance. On a évolué dans le même club de ping-pong puis on s’est perdu de vue lorsque je suis parti pour Paris poursuivre mes études. L’occasion est superbe de se revoir et de passer une excellente semaine. Je ne connais pas encore Vini qui est lui aussi un ami de longue date de Vincent.

Les deux compères arrivent donc le vendredi vers midi. Le vol du matin a été annulé. Mais aller, c’est les vacances, et le déplacement d’un créneau d’avion n’a pas de quoi inquiéter quiconque. Ici le virus n’est même pas encore un sujet. En attendant les deux Vincent, je rencontre Tim, qui lui aussi vient d’atterrir. Comme il demande à partager un taxi avec d’autres personnes. Je vais le voir et lui propose de de l’emmener jusqu’à Aouir à 10 bornes de Taghazout ce qui lui économise 25 euros de taxis.

Après avoir lâché Tim, on se gare à Banana Beach près d’Aouir, où on surfe une gauche, (évènement franchement rare ici au Maroc) en face de chez Richies.

21h25 – texto de Tim :

Salut Pierre c’est Tim (de l’aéroport haha) mes potes ne peuvent pas venir... Le Maroc vient de couper toute les lignes aériennes et maritimes avec la France.

Je sais pas comment je vais rentrer chez moi mais en attendant je suis présent et ton aventure en bus m’a bien branché !! Est ce que éventuellement il y aurait de la place de lundi à jeudi ? Parce que bon Taghazout c’est sympa mais j’ai envie de voir du pays 🙂

Bonne soirée
Have a nice evening

On convient donc de se voir lundi.

Vincent à gauche et Vini à droite sur le spot de Banana Beach
Leur vol retour a été annulé dans la journée

News du vendredi – La crise COVID-19 commence mais on était loin d’imaginer que la situation dégringolerait aussi vite.

Samedi 14.03

 

Au petit matin, Vincent reçoit un appel de sa femme qui bosse pour Salaun Holidays, un gros tour opérateur français. Elle l’informe que la situation COVID-19 est en train de se tendre franchement et invite mes convives à se trouver fissa un vol retour. Dégoûté tant par ce qui semble être la fin des vacances que par l’exorbitant prix des billets, ils trouvent un hypothétique retour dans l’urgence via Manchester. Tous les vols directs sont supprimés. La solution de repli est peut-être trouvée et on va pas trop s’en faire même si on commence à lire un soupçon d’inquiétude dans les regards. Pour se sortir la tête de là et profiter des derniers jours de trip, on décide de faire route vers Imsouane avec Tim qu’on a recroisé sur le spot d’Anchor Point.

Un peu plus tôt, je rencontre Carlos, un espagnol qui, après quelques minutes de discussion m’avoue qu’après mercredi il n’aura nulle part où aller et que les vols vers l’Espagne sont tous annulés aussi. Le feeling passe bien et je lui propose de rester au bus à compter du mercredi en attendant que les choses se tassent. L’idée de faire refuge pour les âmes en peine commence à m’exciter et je démarre les démarches pour prolonger mon visa de trois mois au Maroc. La pensée d’un moment confiné à l’écart du monde, surfant et survivant est séduisante. Je me vois déjà revivre la première saison de Lost In The Swell en Indonésie. Saga Africa, attention les couscous.

Achor Point, Taghazout
Dur de précipiter un départ quand le spot est on fire.

Dimanche 15.03

 

A partir de là tout s’accélère. Une notif passe, la France ouvre des billets pour les rapatriements des français au bercail. Les vols sont littéralement pris d’assaut, rendant toute réservation impossible. On surfe une dernière fois à Anchor Point et en fin d’après-midi, on profite du soleil couchant pour se balader à Taghazout. La ville paraît étrangement vide. Au même moment, le roi du Maroc est en train d’annoncer la fermeture des restaurants et cafés à compter du soir même. Ça sent plus bon du tout. Une odeur d’urgence commence à planer dans l’air, corroborée par le discours de Macron qui ordonne la fermeture des frontières et le confinement pour la France à compter de mardi.

Au fur et à mesure, les news deviennent alarmantes. Ou peut-être l’étaient-elles depuis un moment ? On est littéralement vissés à nos téléphones. On cherche la moindre info. L’habituel froid nocturne qui est tombé sur Taghazout semble plus vif. Il rentre sous la peau et irradie dans l’os. On se rentre dans le bus et on réfléchit jusque tard à un plan d’action. Au bout de la nuit, je propose de ramener tout le monde en Bretagne. On décide de dormir, et de remettre la décision au réveil.

Avant de rabattre ma couette, je lâche un dernier texto à Tim pour faire le point :

Tim, y a eu pas mal de news avec la France, on annule le trip pour Imsouane. Les gars vont voir s'ils peuvent choper un avion demain. C'est le dernier délai pour rentrer en France. Ils veulent avoir une chance de partir. Si on reste ici on aura l'occasion d'aller à Imsouane après. Tu peux passer au bus plus tard le matin.Have a nice evening.
Pierre

Vincent & Vini, Anchor Point, Taghazout
On profite une dernière fois du spot.

Un périple stressant

 

Les mauvaises nouvelles continuent d’arriver, mais le Commodore continue sa route vers le nord.

Lundi 16.03

 

Au réveil, je décide que je suis prêt à abandonner mon propre plan de confinement à Killer Point. Je dois me rapprocher de ma famille et fuir une situation qui devient incertaine au Maroc. Au petit matin, une gamine m’a montré du doigt en m’appelant ‘’Corona’’, et ses parents l’ont tiré par le bras pour la dégager de mon regard circonspect. Ça a l’air de rien dit comme ça mais c’est peut-être le signe le plus concret que j’ai vu que quelque chose est en train de dérailler. J’annonce aux gars que je vais remonter le bus jusqu’à Brest et tenter de passer la frontière vers l’Espagne par Ceuta. L’enclave espagnole au Maroc reste encore visiblement ouverte. Tim débarque à midi et décide d’être du voyage. Problème : Carlos, à qui j’ai promis l’asile et que je ne me sens pas d’abandonner va prendre la nouvelle de front. Et bémol : J’ai pas son numéro.

On décide de faire le tour des surfs camp de Taghazout à la recherche de Carlos, ‘’surfeur espagnol, grand blond à lunettes’’. Logiquement ça devrait pas courir les rues… D’autant plus que celles-ci sont maintenant franchement vides. Le premier marocain que je croise me balance le nom du camp où il loge. Bordel quel coup de chance. On court. On est pressé. On sait pas combien de temps la frontière va rester ouverte et le chrono tourne. Ceuta est à 865km et il faut y être le lendemain pour choper le ferry. Dans un coin de ma tête, il plane l’idée que je vais être seul à conduire pour la remontée fantastique. Je vois Ceuta d’abord puis Brest au loin. Les bornes. L’asphalte. Le stress. Les péages. L’autoroute. Cette idée ne m’a jamais gêné avant mais là ça prend un goût de rush inconfortable. Je tente de pas trop y penser et je me concentre sur mon souffle. On arrive devant l’entrée du camp où on croise un autre espagnol, Eric, qui immédiatement se dit chaud à remonter avec nous. Il appelle Carlos. En cinq minutes ils ont plié bagages et on part pour l’aéroport d’Agadir, où Carlos laisse sa voiture sur un parking.

Une photo pour la postérité et zou, direction Ceuta.

Carlos, Eric, Vincent, Tim, Vini – aéroport d’Agadir
Carlos vient de lâcher sa voiture de location, l’excitation monte, on a aucune information officielle sur l’ouverture de la frontière à Ceuta et le traffic maritime. 

Il est 14h00. J’entame les 3200 bornes qui nous sépare de Brest.

Sous la pression, je conduis plus vite que d’habitude. Je fais cracher au Commodore un bon 100km/h au lieu des 80km/h pépère que je lui concède d’habitude. Lui et moi, on forme d’ordinaire sur la route une équipe de sénateurs sûrs de nos limites. Mais là il va falloir pilonner.

16h00 : Le moteur surchauffe.

The bus by the side of the highway, 60 km from Agadir

Arrêt obligatoire et immédiat. Une côte à 5% minimum sur plus de 20 kilomètres a eu raison du bus. Tous les camions fièrement doublés nous repassent devant.

 

C’est peu de le dire mais ça pue un peu la lose. On attend dix minutes. On repart. Le chrono tourne toujours. Le signal surchauffe se rallume quinze minutes plus tard. Aux grands maux les grands remèdes : on finira le trajet avec la trappe moteur ouverte.

17h00 : Stress.

Vincent arrive enfin à joindre l’ambassade. Elle nous conseille fortement l’option vol de retour en avion et d’oublier l’idée du passage par la route. Ok. Trop tard. On est parti. Je prend la décision de continuer la route vers Ceuta. On a toujours pas d’info officielle, l’amabassade n’a pas confirmée l’ouverture de la frontière ni qu’il ait de ferry pour nous ramener sur le continent. Heureusement, tout le monde à bord est d’accord pour tenter un retour en bus.

18h30 : Stress.

On est à 600km de Ceuta, il est 18h30. Même à 100km/h, on le fera pas. De la France, les proches de Vincent s’organisent et achètent des billets depuis Agadir pour le lendemain matin. A ce moment-là, il est impossible d’envisager le passage de Ceuta et de se rabattre sur Agadir en cas de fermeture totale des frontières. On a déjà trop roulé. Tant pis pour l’avion. On engage une course perdue d’avance.

00h30, on est toujours à 260km de Ceuta. J’ai roulé 12 heures de suite quasi sans arrêt. Tout le monde a besoin de souffler. Le passage de la frontière se fera donc le lendemain… Ou pas. On dort sur une aire d’autoroute à Kenitra.

LA FIN DE NOTRE ÉPOPÉE

 

Où nous franchissons les frontières, on dépose les espagnoles sur la route et qu’on rentre en France.

Mardi 17.04

On arrive le lendemain à la frontière de Ceuta à 12h30. J’achète de providentiels billets de bateaux pendant que mes acolytes surveillent qu’aucun individus ne s’introduit sous le bus. C’est l’un des moyens utilisés par des candidats à la migration pour tenter le passage à la frontière.

De loin et en montant sur le toit du bus à l’arrêt, on voit que le passage se fait. Doucement, mais ça se fait. Il fait chaud. Les gens en sueurs attendent en ligne devant un douanier armé. On dirait une scène à la Mad Max.

On attend que la douane bouge la barrière pour passer la frontière car le bus est trop long pour la contourner.

Le Commodore croise finalement les deux bornes et la guérite de patrouille signifiant la frontière. On est dans un entre deux indistinct entre l’Afrique et l’Europe. J’ouvre la fenêtre et présente les papiers de tout le monde. Le douanier sourit.

Vous savez qu’il y a plus de bateau ?

… On mise sur de l’humour de douanier.

Quelques mètres plus loin, frontière espagnole. La vrai cette fois.

Ils sont dingues de l’autre côté (de la Méditerranée). Vous savez ils me donnent pas de masques et ils me paient pas assez pour ce job. Allez-y rentrez chez vous. Bon voyage.

Voilà. Tout ce stress et toute cette course pour ça. Un douanier mal payé. Les 900 bornes de question, de stress et de fumées de moteur ont l’aspect risible d’un douanier mécontent de sa hiérarchie.

On est à Ceuta, mais toujours géographiquement en Afrique. Maintenant il faut encore attraper le bateau. Et on est beaucoup à vouloir rentrer. Surtout des campings cars mais les bateaux font encore des allers-retours pour ramener tout le monde. On apprend finalement que la France et le Maroc sont officiellement rentrés en confinement. Il est désormais interdit de circuler.

…On embarquera le lendemain à 7h30.

On passera la nuit ici en attendant le ferry.
Les hauts parleurs crachent sans arrêts en français, espagnol et marocain  : « Ceci est un message de la police nationale. Merci de respecter les distances de sécurités … » Je ne me rappelle plus de la suite.

Mercredi 18.03

 

La suite du voyage se passe sans trop d’embûches. Il n’y a vraiment personne sur les autoroutes et aucun contrôle en bord de voies ni en Espagne, ni en France malgré ladite interdiction de circuler. Le Commodore trace des lignes rose, blanche et bleue dans le paysage, tel un hors-la-loi un peu trop voyant. En s’arrêtant en Espagne sur le paking d’un supermarché, 3 voitures de polices nous tombent dessus.

Quelqu’un nous a dénoncé pour non-respect de la règle du geste barrière d’un mètre. Les policiers sont figurativement à couteaux tirés, et après quelques remontrances, on nous ordonne de remonter dans le bus.  Ambiance.

On dépose Carlos le soir même à Alicante, près de Valence et Eric à Barcelone. On leur souhaite bon courage. On se remercie mutuellement. Pas le temps de visiter, dommage. On repart.

Le passage de la frontière franco-espagnole se fera sans soucis, sous couverts d’autorisations de circulation auprès de policiers postés là.

Depuis l’arrivée sur le vieux Continent, j’ai refermé la trappe moteur et reprit la routine du 80 bornes à l’heure. On met deux jours à arriver à Nantes où je débarque Vincent et Vini. Je repars pour Brest le lendemain.

En passant l’aire de Boul Sapin, je repense avec un peu d’émotions à l’équipe que j’ai laissé derrière moi. Je ne peux que leur être reconnaissant et les remercier. Seul dans le bus pour mes derniers kilomètres, mon confinement peut commencer.

MES REMERCIEMENTS LES PLUS SINCÈRES

 

Merci à Tim, Eric et Carlos de m’avoir fait confiance pour les ramener au bercail et pour m’avoir épaulé pendant la remontée. Enfin, mes remerciements les plus sincères pour Vincent & Vini qui sont venus rejoindre le Commodore pour un surf trip au Maroc et qui finalement m’ont accompagné avec un soutien sans faille pendant ce périple jusqu’en France. Sans vous, nul doute je serais toujours au Maroc et pour un sacré bout de temps.

Écrit par Pierre Mainguy et Antoine Pallier

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